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 Robert et Alfie- naïve, maison d'artistes - mars 2004


robert et alfie



Patrick Schuster, responsable du jazz, qui affirme que s'il n'est pas devenu fou en travaillant chez naïve c'est parce qu'il l'était déjà avant, insiste pour que j'aille rencontrer Robert Wyatt l'artiste "culte" de passage à Paris à l'occasion de la sortie de son disque Cuckooland. Robert Wyatt, co-fondateur de Soft Machine, quitte ensuite le groupe pour mener sa propre aventure; il enregistre plusieurs disques dont Rock Bottom en 1974. "C'est, disons-le tout net, son chef d'oeuvre : une émotion intense malgré l'abstraction de l'expression ; des textes d'une naïveté étrange et des interventions parlées encore plus étranges d'Ivor Cutler." (Mark Ellingham)

Un rendez-vous est pris à l'hôtel, rue Jacob, Paris 6e. Patrick Zelnik est là aussi. Il est venu dîner avec le couple : l'artiste et sa compagne de longue date, Alfrenda Benge - "Alfie". À eux deux, c'est une sacrée rengaine, une chanson dont elle compose souvent les mots. Dans le petit patio de l'hôtel, autour d'une bouteille de vin bio offerte à Robert Wyatt par un journaliste, nous discutons.

Robert Wyatt, très aimable, cherche à détendre l'atmosphère. Alfie, réservée, parle avec passion et clarté lorsqu'on l'interroge. Ils vont nous expliquer. Par moments fredonner, chanter, parce que la mélodie est leur chemin de vie. Je regrette de ne pas avoir apporté ma caméra pour capter leurs paroles, leurs gestes et cette lumière qui par instants les nimbe d'un halo émouvant lorsqu'ils se racontent. De temps en temps, je jette un coup d'oeil à Patrick Zelnik, attentif, bouleversé face à l'artiste qui lui a procuré, il y a trente ans, une de ses plus grandes émotions.



Les magiciens

Robert Wyatt : Mon père absent lors de mes premières années est revenu vivre avec nous lorsque j'avais six ans. Il jouait du piano mais comme il était atteint d'artériosclérose, il ne pouvait plus interpréter que des chansons de Noël et des folksongs. Il passait beaucoup de temps à la maison à écouter le troisième programme de la BBC : de la musique classique et baroque. Il écoutait aussi de la musique contemporaine, Debussy, Ravel (L'Enfant et les sortilèges), Bartok, Stravinsky. Je pensais alors que les musiciens étaient des magiciens. Je ne concevais pas de phase intermédiaire, d'apprentissage. Ça me rappelle cette vieille blague : Quelqu'un pose à un homme, cette question : Sais-tu jouer du violon ?
Il répond : Je ne sais pas, je n'ai jamais essayé.

Plus tard, mon grand frère - le fils de mon père, né d'un autre mariage - a rompu la barrière et s'est mis à nous rendre visite. Il amenait avec lui des disques - Wes Montgomery, George Russel... A cette époque, j'allais souvent au café avec des copains pour regarder les filles parce que c'est tout ce que l'on pouvait faire : les regarder. Qu'est-ce que l'on dit aux filles? Je n'en ai toujours aucune idée. Au moins, dans les cafés, il y avait le juke-box qui enrobait les choses. C'était dans la région nord-est du Kent... Ces étranges petits cafés de la côte... Le juke-box diffusait dans cette atmosphère parfumée d'un nouveau mystère Eddy Cochran, Little Richard, Ray Charles...

A seize ans, j'ai quitté l'école. Pendant six ans, j'ai fait la plonge, j'ai travaillé en forêt. De quoi se nourrit-on à seize ans lorsqu'on n'a pas d'argent? Je ne me souviens plus.

Alfie : De pain et de beurre.

Robert : De pain et de beurre, peut-être. Je ne savais toujours pas vers quoi je me dirigeais, mais j'avais toujours sur moi un carnet où écrire et dessiner.


Le jazz-world

Patrick Zelnik intervient demandant à Robert Wyatt de parler de cette utopie du jazz-world qu'il a déjà évoquée devant lui, l'autre jour.

Robert Wyatt : Dans une Amérique où il y avait tant de racisme, à l'époque de Lester Young, Miles Davis, George Gershwin, le jazz promettait un monde d'échanges entre les différentes cultures. Des musiciens juifs d'origine russe et des noirs américains jouaient ensemble. L'art est un point de rencontre, un monde idéal.


Lullaby

The world is dark again,
I need your lullaby.
Sleep bas gone
Night is long again
.

Robert : Les Anglais étaient sur le point de recommencer les croisades, vous savez, et Alfie se sentait très concernée.

Alfie : Nous étions sur la route, nous rentrions chez nous quand la guerre a débuté.

Robert : L'atmosphère était lourde.

Alfie : On ne pouvait pas s'empêcher d'y penser.

Robert : Quand les bombardements ont commencé, on était là à se dire sans arrêt : ce soir quelqu'un aux commandes d'un avion, un jeune héros va décoller d'ici, d'Angleterre et aller jeter des bombes sur...

Alfie : ...des enfants.

Robert : Sur la Mésopotamie. Au milieu de la nuit. Et vous êtes là à penser : et il fait ça avec nos fichus impôts... Jésus-Christ!

Alfie : Je suis née en Europe au début de la Seconde Guerre mondiale. Les bombardements ont dû être très violents, je ne me souviens pas des détails mais pendant huit années consécutives après la fin de la guerre, les bombardements ont hanté mes cauchemars.

Robert : Je pense que tout bombardement est en soi un crime de guerre. C'est si dur d'aller jeter des bombes sur un autre pays. Notre culture si policée au fond ne l'est pas tellement. Il doit y avoir un autre moyen de résoudre les problèmes.

Alfie : La mélodie de Lullaby est très vieille. Robert me l'avait fait écouter (elle fredonne l'air) puis nous sommes descendus pour enregistrer d'autres chansons et j'ai écrit les paroles, là, dans le studio.

When bombers bomb again,
I need your lullaby
Fires are burning
The nightmares begun
When bombers bomb again,
We'll need your lullaby.


Alfie : J'ai toujours eu secrètement envie d'écrire des mots pour la musique de Robert. Un jour, il m'a donné un projet de chanson avec des citations. On a un endroit à nous sur la côte, je m'y suis isolée quelques jours avec une bouteille de gin et des bougies. Je regardais la mer, je cherchais. Je me disais Quels sont les mots de cette chanson? Après, je ne voulais plus faire que ça. C'est bien de se trouver une nouvelle passion quand on est une si vieille dame. (Elle n'a pas l'air vieille du tout). J'ai l'impression, d'être une sorte de Grandma' Moises parolière.

Nous avons d'abord respecté la règle suivante : la musique venait toujours d'abord. Puis nous sommes arrivés à un point où les mots ne suivaient plus. Mais j'écris des poèmes, comme ça, juste pour moi-même. Un jour Robert a ouvert mon tiroir et y a piqué quelques feuillets. Et là, la musique est venue des poèmes.




Le chat qui pêche

Robert : Pour Le Chat qui pêche - chanson qui évoque l'idylle entre Juliette Gréco et Miles Davis qui eut pour cadre Paris en 1949 - je savais que la mélodie à laquelle je pensais me ramenait à ces vieux films français en noir et blanc que mon père aimait... Il est mort "dans un accident. Il me manque. Sa culture me manque. Alfie a donc apporté un magnétoscope pour qu'on puisse voir ces vidéos qui appartenaient à mon père. Quai des brumes, Les Enfants du paradis, etc. C'était beau. En composant cette mélodie, j'avais à l'esprit la France, Paris.

Le chat qui pêche
Paris at night
And the strains of a ghost saxophone


... Alfie : Je me suis juste assise et j'ai essayé de trouver les mots de la chanson... Peut-être qu'avec un gin... Mais nous avions déjà bu beaucoup de vin. La difficulté c'est de trouver les bonnes voyelles surtout pour la fin. Vous savez, avec une voyelle qui ne serait pas la bonne, on peut tuer la chanson.

Nous nous sommes dit au revoir dans la rue, les deux Patrick les accompagnaient. Il était déjà plus de neuf heures du soir et ils allaient manger, boire, parler et rêver. Alfie à nouveau silencieuse, réservée, poussait le fauteuil roulant de Robert dans cette nuit d'été.


Yasmine Khlat