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 Un peu plus près des étoiles - Technikart n°16 - Octobre 1997


Un peu plus près des étoiles

Magnétisant et céleste, le nouvel album du grand Robert Wyatt, "Shleep", nous ramène le poète halluciné fauché en plein vol.
Barbu mais jamais barbant.





La mode n'est pas aux barbus. Daft Punk n'est pas barbu. Les Spice Girls non plus. Robert Wyatt, si. Comme l'était Karl Marx. Comme l'est Mike Kandel, de Tranquility Bass. C'est un signe, tous ces poils : comme pourrait l'expliquer Gérard Miller, ça doit receler un tempérament broussailleux, un hirsute parcours. Tiré par les cheveux ? Pas pour l'ex-batteur de Soft Machine : expert en pataphysique, décoré de l'Ordre de la Grande Gibouille, Wyatt et sa musique s'imposent comme les champions de l'alambique-alambiqué-bique ta mère.

Né à Bristol en 1945, le gars Robert se retrouve mi-sixties à étudier la peinture dans une art school de Canterbury. Ça tombe bien : c'est le lieu et le moment où, côté musical, ça bouillonne sauvagement. Des zigues de Caravan, Gong, Hatfield and the North (avec Dave Stewart) sont les camarades de rue de Soft Machine (« Pas moi qui ai trouvé le nom du groupe, je n'ai jamais lu le livre. Mais on admirait tous beaucoup Burroughs. ») Composé de Wyatt, Kevin Ayers (juste un petit conseil : achetez immédiatement tous ses disques solos) et quelques férus de jazz, le groupe débute sous le signe du cut-up psychédélique, du dadaïsme et de la pataphysique. Avant de glisser vers un jazz-rock sérieusement chiant.

Wyatt plie bagage après Fourth, non sans avoir auparavant improvisé la grandiose pièce Moon in June. « J'étais en apprentissage, juste un batteur, je ne chantais que très occasionnellement. Je me rappelle vaguement nos prestations en 67, au club psychédélique le UFO. On y jouait souvent avec Pink Floyd — j'ai d'ailleurs ensuite bossé sur le Madcap Laughs de Syd Barrett. Mais déjà, à l'époque, je n'écoutais pas beaucoup de "rock". Il y avait juste le premier Spirit, Hendrix (avec qui j'ai joué fin 68), Sly & The Family Stone... Mon idéal musical a toujours penché du côté de Gil Evans ou Charlie Haden. J'ai bossé avec Caria Bley, qui est une artiste très proche de Haden. J'admire tellement l'engagement et la musique de Haden que j'ai enregistré deux de ses morceaux : Song for Che et Chairman Mao. »

Engagement, chansons, marges, jazz, surnaturel : voilà définis les contours d'une destinée qui s'est passée de frontières. En 1971, après un premier album solo enregistré dans « une atmosphère de petit club jazz », Wyatt forme Matching Mole. Rythmique leste et aérienne, mélodies lunaires, voix déchirante : le premier album éponyme du groupe, avec des morceaux comme O Caroline et Signed Curtain, atteint des cimes que la musique moderne n'avait jamais décelées. Après un second album placé sous l'égide de Mao (Little Red Record, à la pochette révolutionnaire), et un nouveau sommet (God Song), c'est le drame : en juin 73, suite à une homérique party, Wyatt se défenestre d'un quatrième étage. Il passera le restant de sa vie sur un fauteuil roulant.

De cette tragédie, l'ex-Matching Mole tirera un album solo qui fait toujours date : l'historique Rock Bottom. Entouré de Canterburyens fidèles, de Mike Oldfield et du Pink Floyd Nick Mason, Wyatt déroule à la suite de l'olympien Sea Song des chansons poignantes, célestes, saturniennes, surnaturelles.

Tous les albums de Wyatt enregistrés depuis sont (presque) aussi essentiels. On peut se repasser en boucle The Age of Self (sur Old Rottenhat, 1985), Shipbuilding (sur Nothing Can Stop Us, 1982), ou Shrinkrap (sur Dondestan, 1991), et ne maudire qu'une chose : le peu d'albums enregistré par le génie barbu — seulement quatre entre Rock Bottom et son nouveau, Shleep.

Réponses de Wyatt : 1) II n'est pas stakhanoviste par nature. 2) Le business musical lui colle de l'urticaire. 3) II travaille beaucoup pour les autres. La liste de ses collaborations s'avère aussi longue qu'impressionnante, aussi fameuse qu'éclectique : Ben Watt (Everything But The Girl), John Greaves, Ryuichi Sakamoto, jerry Dammers (des Specials), Scritti Politti, Henry Cow, Phil Manzanera (guitariste de Roxy Music), Brian Eno... Ces deux derniers, compagnons de longue date, font d'ailleurs partie du casting de son lumineux nouvel album, Shleep. « L'enregistrement a eu lieu dans le studio de Phil. On gravitait tous dans les mêmes sphères dans les 70's. C'est toujours passionnant de travailler avec Brian. Quand il est là, il y a une atmosphère très spéciale, enthousiaste et fructueuse. On a souvent bossé ensemble : lui pour moi (Little Red Record, le Ruth Is Stranger Than Richard de 75...), ou moi pour lui (Taking Tiger Mountain...). Notre amitié est basée sur des idées assez générales, notre culture musicale étant finalement assez différente : lui, son approche est technologique, il travaille pour des pop-singers. Moi, je me sens de plus en plus éloigné de la musique anglaise, mes disques de chevet sont au rayon jazz ou musique cubaine. »

Shleep bénéficie également de la présence de jazzmen fameux (Philip Catherine, Evan Parker), et de la guitare de Paul Weller — Wyatt reprenant le Whole Point of No Return de ce dernier (« Un morceau datant de son expérience Style Council, la plus risquée, la meilleure. »)

Autant de collaborations qui interdisent à Shleep de virer vers les écueils des dernières productions de Wyatt : le repli sur soi, l'apitoiement filandreux. Heaps of Sheeps pourrait même, comme sa reprise de l'm a Believer en 1974, propulser leur interprète dans les charts, à moins que ce ne soit le tonique Blues in Bob Minor... ou les remixes dance qui vont être tirés du disque par Nigel Butler. Car Wyatt n'est pas indifférent aux expériences liées aux « nouveaux sons » — voire sa collaboration avec Ultramarine, et son admiration pour Bjork («Fantastique ! »).

On n'a jamais pu classifier la musique de Wyatt. Même le rayon martien serait trop réducteur. Sa voix non recensée, sa cosmique approche rythmique, son sens alambiqué de la mélodie, son louvoiement entre chansons élégiaques et jazz diffus en feront toujours un marginal céleste. Atemporel, oui. Perpétuellement visionnaire, également. Mais aussi sacrement vital.

«Shleep» (Hannibal/Harmonia Mundi).

Benoît Sabatier