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 Remember ? Robert Wyatt - Rockstyle N° 7 - novembre/décembre 1994


REMEMBER ? ROBERT WYATT



C'est un survol de la carrière d'un extra-terrestre du rock que nous vous proposons cette fois-ci dans «Remember ?». Ancien chanteur-batteur du mythique SOFT MACHINE, qui perdit avec son départ la plus grosse partie de son humour et de son originalité, Robert WYATT est un artiste définitivement décalé, livrant paresseusement tous les cinq-six ans un nouvel opus majeur et intemporel, à cent lieux des modes et des mauvais courants...

(par Frédéric Delage)


Robert WYATT, c'est d'abord une voix. Une voix qui s'infiltre dans les neurones comme un filet de lumière, pâle et aérien. Entre les trois premiers albums de SOFT MACHINE et les dernières productions solo du bonhomme, peu de points communs musicaux si ce n'est ce timbre vocal unique et volumineux. Militant d'un idéal communiste qui n'a, selon ses propres dires, jamais été appliqué («Je chante presque une espèce de nostalgie pour des rêves qui ne se sont jamais réalisés : ce n'est pas tout à fait du militantisme»), cloué à un fauteuil roulant depuis une nuit d'ivresse de 1973,

Robert WYATT n'est même pas convaincu d'être vraiment un musicien. Juste un "visiteur de la musique". D'ailleurs, s'il ne tenait qu'à lui, il suffirait à son bonheur de lire des livres, d'écouter des disques de jazz ou de musique sud-américaine en les accompagnant lui-même de sa batterie. Heureusement, cela fait quand même près de trente ans qu'il illumine de décibels tout personnels le ciel musical de ce siècle. Discrètement. Mais magistralement. Car WYATT est un artiste aussi essentiel, aussi à part qu'un Syd BARRETT, un Jacques BREL ou un Peter HAMMILL. Peut-être parce que comme eux, sa musique, presque extérieures aux influences et aux mimétismes, vient d'abord de la sensibilité et de l'esprit d'un homme.




THE SOFT MACHINE
"Volume One" (1968-B/g Beat/MCA) 4/5
"Volume Two" (1969-Big Beat/MCA) 4/5
"Third" (1970-Columbln) 3/5

C'est donc en 1966 que Robert WYATT (voix, batterie), Kevin AYERS {voix, basse), Mike RATLEDGE (claviers) et Daevid ALLEN (guitare, futur GONG) forment un groupe nommé SOFT MACHINE, en hommage au livre de William BURROUGHS. Issus des WILD FLOWERS, comme CARAVAN (l'autre groupe majeur de l'école dite de Canterbury), les machines molles vont vite devenir un des groupes à la mode de cette fin de décennie psychédélique, au même titre que le PINK FLOYD de Syd BARRETT. Pourtant, si une partie du public de SOFT MACHINE se la joue snob, le groupe, lui, ne se prend pas au sérieux. Les titres, absurdes, de certains morceaux en disent d'ailleurs plus long qu'un sketch des MONTY PYTHON : "Why am I so short?” (1 minute 39'), "We did it again" (morceau répétitif), "Have you ever bean green ?" (avec un "a" à "bean", siouplaît claviste !), "Plus belle qu'une poubelle" (en français in ze text)... La Machine Molle a même l'honneur de composer avec "Pataphysical introduction" l'hymne officiel d'une des institutions de l'absurde héritée de l'esprit dadaïste : le collège de pataphysique. Lequel décerne au groupe «L'Ordre de la Grande Gidouille »...

Musicalement, les deux premiers albums de SOFT MACHINE oscillent entre délires rock-jazz et pop songs psyché dont la démesure ne sera pas sans influence sur l'émergence des dinosaures progressifs. Qui la rendront quant à eux plus ambitieuse (ou plus prétentieuse, les avis divergent...). Toujours est-il que les deux premiers albums de SOFT MACHINE, déjà dominés par la voix dorée et la batterie haletante de WYATT, sont toujours indispensables.

Le troisième album amorce déjà l'orientation du groupe, sous la direction de RATLEDGE, vers un jazz-rock certes intéressant mais plus froid et moins flamboyant. Wyatt préfère imiter son copain AYERS : il quitte le groupe. Mais avant, il laisse sur 'Third" son premier chef-d'œuvre solo: "Moon in June", morceau culte et dernier titre chanté de SOFT MACHINE, merveille bizarroïde de 19 minutes à la mélodie sinueuse et à l'atmosphère venue d'ailleurs. Ailleurs, c'est justement là que WYATT se dirigeait...



Robert WYATT
"The End Of An Ear" (1971-Columbia) 1/5

MATCHING MOLE
"Matching Mole"(1972-Columbia) 3/5
"Matching Mole's Little Red Record" (1973-Columbla) 3/5


Affublé d'une pochette qui semble sortie tout droit d'une animation des MONTY PITHON's Flying Circus (tiens, encore eux...), le premier album solo de Robert WYATT mérite malheureusement son titre : la fin d'une oreille. A l'époque, cet effroyable timide (enclin à boire avant un concert pour y enfouir son trac) préférait s'aventurer (se cacher ?) dans une sorte de jazz-rock expérimental et parfois complètement anarchique. Une curieuse mixture souvent hermétique qui devait s'avérer bien plus convaincante sur les deux uniques albums du groupe que WYATT formait en 72 : MATCHING MOLE, cette "taupe assortie" adressant bien sûr un joli clin d'œil de myope à la Machine molle. Pourtant, s'il ne fallait retenir que deux chansons de MATCHING MOLE, le choix devrait alors se porter sur des morceaux du premier album, mélodiques et dépouillés, donc atypiques du groupe : "O Caroline", une des plus belles chansons d'amour jamais composée, et le merveilleux "Signed curtain", paroles absurde-romantiques et mélodie confinant au sublime.


Robert WYATT
"Rock Bottom" (1974-Virgin) 5/5


C'est entendu, les œuvres dépassent toujours leurs créateurs. Ainsi, Robert WYATT n'est pas un génie. Et pourtant, "Rock Bottom" est une œuvre de génie. Beaucoup ont cru que l'inspiration de cet album était venue du drame vécu par WYATT quelques mois plus tôt : lors d'une soirée trop arrosée, une chute lui faisait perdre définitivement l'usage de ses jambes. En fait, Robert lui-même devait avouer beaucoup plus tard qu'il avait déjà en tête, avant l'accident, le concept de "Rock Bottom". Produit par Nick MASON, comptant la participation de gens aussi doués que Fred FRITH, Richard SINCLAIR (CARAVAN), Hugh HOOPER ou le jeune prodige Mike OLDFIELD, cet album est un miracle, salué unanimement (pour une fois) par critiques de tous poils et public initié comme l'un des plus grands disques de l'histoire de la rock music. Malgré son titre (littéralement "Au plus bas", "touchant le fond"), "Rock Bottom" va très très haut et n'est pas même un disque de rock. Ni de jazz. Ni de progressif. Au carrefour de ces trois styles et, en même temps, loin au-dessus, voilà où doit, quelque part, se situer "Rock Bottom". Car très rarement, peut-être jamais, un album n'aura touché de si près la beauté pure, la mélancolie la plus noire... Au point que si la grille de notations de Rockstyle devait compter treize milliards de petits cercles, alors, ils seraient tous noirs pour "Rock Bottom" ! Autant pour les trompettes de la mort de "Little Red Riding Hood Hit the Road", profondes et majestueuses, que pour le souffle lent, hypnotique et macabre d’"Alifib". Ou bien encore pour la chanson de la mer, le grandiose morceau d'ouverture "Sea song", conclu par un "We’re not alone" contredit en fait par tout l'album. Avec "Rock Bottom", ce n'est pas le fond mais bien la cime ultime que Robert WYATT touchait du doigt et de la voix.



Robert WYATT
"Ruth Is Stranger Than Richard" (1975-Virgin) 4/5
"Nothing Can Stop Us" (1932-Rough Trade/Virgin) 3/5


Passé l'état de grâce de "Rock Bottom", WYATT retrouve vite son humour et quelques amis (Bill MacCORMICK, Brian ENO, Fred FRITH...) pour un album plus "terrien" que le précédent chef d'œuvre. "Ruth Is Stranger Than Richard" n'est pourtant pas loin d'en être un aussi, étrange mélange de mélancolie et d'allégresse musicale, entre jazzy et progressive, respirant aussi le plaisir ressenti par tous les musiciens à jouer ensemble. Après cette nouvelle réussite, WYATT va déserter presque complètement !a scène musicale el adhère au C.P.G.B., le parti communiste briton qui commence alors... à s'effondrer.

Il faudra attendre 1982 pour le voir réapparaître avec un nouvel album, poussé par Geoff DAVIS, le patron du label indépendant (à l'époque) Rough Trade, "Nothing Can Stop Us" est un disque essentiellement constitué de reprises, dont celles très réussies de "Shipbuilding" d'Elvis COSTELLO et "At last I am Free" de CHIC. Musicalement plus conventionnel («Pour la première fois, des gens me disaient de changer un début, d'enlever un solo à la fin...»), le disque comporte aussi des chansons militantes dont "Caimanera", une chanson cubaine et "Stallin wasn't stallin", créé pendant la seconde guerre mondiale par le GOLDEN GATE QUARTET.



Robert WYATT
"Old Rottenhat" (1985) / "Mid Eighties" (rééd-compilation 1993-Rough Trade / Virgin) 4/5
"Dondestan" (1991-Rough Trade/Virgin) 4/5

Trois ans plus tard, revoilà Robert avec, enfin, un nouvel album entièrement personnel : "Old Rottenhat", minimaliste et essentiel, où il rebaptise fort à propos les U.S. A "United States of Amnesia" et délivre avec "P.L.A" un joyau intemporel dédié à Alfie, alias Alfreda BENGE, sa femme polonaise-Slovène, dessinatrice des pochettes magnifiques et naïves des albums solo de son compagnon. En 1993, Old Rottenhat" sera réédité en CD sous le titre "Mid-eighties", couplé à plusieurs singles inédits des années 80, dont une reprise Wyattienne du "Biko" de Peter GABRIEL et le magnifique "Amber and the Amberines", co-écrit avec l'ex-complice de SOFT MACHINE Hugh HOPPER, et dont les paroles dévoilent sans ambiguïté l'esprit avant tout humaniste de WYATT, démarqué de toute suspicion de dogmatisme : «Ceci est pour les enfants de l'histoire / qui changent de l'intérieur / Pas seulement parce que Che GUEVARA a montré la voie / Pas seulement pour faire honte à la CIA / Tout le monde a besoin de se sentir chez soi / Personne ne gagne à combattre seul». Mais ce citoyen du monde est aussi un gros fainéant : se mettre à composer n'est pas pour lui un geste naturel («Je préfère écouter des disques que d'en faire : c'est une plaisanterie de penser que le monde a besoin que j'écrive une nouvelle chanson»). Cette fois, c'est Alfie qui le pousse à s'y remettre : toute la première moitié de "Dondestan" est ainsi basée sur des poèmes de sa femme. Suite musicale logique d’"Old Rottenhat" (batterie et clavier minimalistes, voix pure, pas d'autres musiciens, pas de producteur), ce nouvel album somptueux se conclue majestueusement par le titre "Dondestan" qui évoque pudiquement la Palestine («Patestine's a country/Or at least used to be») sur une mélodie de gaieté enfantine... d'où s'échappe finalement une nappe de claviers très inquiétants.



Robert WYATT
"The Peel Sessions"(1901-Strange Fruit) 4/5
"A Short Break" (1992-Voiceprint) 2/5
"The Animals Film" (1994-Rough Trade) 2/5
"Flotsam Jetsam" (1994-Rough Trade) 3/5


II faudra sûrement attendre encore un ou deux ans le prochain album de notre homme (secoue-le, Alfie !...). Mais, depuis 91, les compils inédites et autres rééditions font prendre aux fans leur mal en patience. Outre "Mid-Eighties", on en dénombre pour l'heure quatre. D'abord, les "Peel Sessions", aussi indispensables que celles de Syd BARETT, pour la reprise de "I'm a believer" de Neil DIAMOND et surtout pour les trois minutes célestes de la version d' "Alifib". Ensuite, "A Short Break", vingt minutes étranges de Robert WYATT improvisant chez lui sur un quatre pistes en 1992, le tout oscillant entre l'excellent et le passable. Puis, 'The Animals Film", musique écrite en 1982 pour un film réalisé par le Animais Liberation Movement, une organisation anglaise luttant contre la cruauté et "Flotsam Jetsam" qui compile toutes les raretés inédites entre 1968 et 1989, en solo ou avec d'autres artistes. Le premier morceau, "Slax' walkin' talk", vaut à lui seul l'achat de l'album : écrit à l'époque des WILD FLOWERS par Brian HOPPER, enregistré en octobre 1968, on y retrouve WYATT à la voix, au piano et à la batterie, accompagné par un bassiste de génie. Un certain Jimi HENDRIX. Je croix que celui-là était aussi guitariste...


       
     
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