Somexhere In Soho
2004

Soft Machine

   
 


 
RYTHMES CROISÉS - 1er mai 2020

SOFT MACHINE – Somewhere In Soho (2004, Voiceprint)

Stéphane Fougère

Article réalisé à partir de chroniques parues dans les revues TRAVERSES et dûment remaniées et complétées en 2020.


 

Nous retrouvons ici SOFT MACHINE en concert fin avril 1970, soit quelques jours avant l’enregistrement de l’album Third. La configuration du groupe est celle qui est communément reconnue comme “classique” pour cette époque, à savoir Mike RATLEDGE, Hugh HOPPER, Elton DEAN et Robert WYATT. Un mois auparavant, le groupe se produisait encore en formation quintette lors sa tournée sur le territoire français. Mais de l’eau a coulé sous les ponts et Lyn DOBSON a quitté le navire, laissant Elton DEAN devenir l’unique et glorieux survivant de la section de vents qui avait été recrutée à l’automne 1969.
C’est dans un quartier du West End de Londres qu’a été effectué l’enregistrement du bien nommé double CD Somewhere in Soho. Le “somewhere” en question donne une information certes vague, mais qui ne le reste pas bien longtemps si on regarde bien la pochette : oui, SOFT MACHINE, au départ considéré comme un groupe de pop-rock psychédélique, est à l’affiche du fameux Ronnie Scott’s Jazz Club, symbole d’une certaine vie nocturne londonienne. Lui qui s’était produit en début d’année dans l’énorme Fairfield Halls de Croydon a du s’adapter à un espace plus modeste dont la scène est plus exiguë et le contact avec le public plus direct.
C’est cependant un signe qui ne trompe pas quand au processus de mutation perpétuelle dans lequel s’est engagé SOFT MACHINE et qui confirme qu’il fonctionne dorénavant quasiment comme un groupe de jazz tendance fusion, dans un esprit proche de ce que faisait Miles DAVIS à l’époque.
Cela dit, SOFT MACHINE avait déjà eu auparavant – en novembre 1969, à l’époque où il se produisait en septette – l’occasion de jouer dans ce même club de jazz, et sa tendance à jouer à un volume assez élevé n’était pas ce à quoi Ronnie SCOTT et ses clients fidèles étaient habitués ! Mais ce retour en quartette a constitué alors pour le groupe un véritable challenge, car ce n’est pas seulement pour une soirée qu’a été programmé SOFT MACHINE au Ronnie Scott’s, mais pour six soirées consécutives, du 20 au 25 avril 1970!
Jouer toute une semaine au même endroit impliquait donc pour le quartette de garder sa musique fraîche et vivante avec un répertoire désormais bien éprouvé, toujours constitué de deux sets, parfois trois, dans lesquels ses compositions sont enchaînées pour former une seule suite musicale. Comme le dit Mike RATLEDGE dans le livret : « Il nous a fallu étendre notre répertoire et nous plonger dans des espaces de liberté où nous n’avions pas normalement pas l’habitude d’aller. » Somewhere in Soho nous fait donc entendre deux sets de SOFT MACHINE captés lors de cette semaine de programmation au Ronnie Scott’s, et ces sets comportent de généreux moments d’improvisation tant collective qu’individuelle.
Par rapport aux concerts de l’hiver 1970, deux nouvelles pièces font leur entrée dans le répertoire et sont jouées au début du premier set, il s’agit de Slightly all the Time et Out-Bloody Rageous, composées par Mike RATLEDGE et qui seront peu après enregistrées en studio pour le double LP Third. Mais à ce stade, ces pièces sont encore à l’état de “work in progress” et n’atteignent pas encore les dimensions qu’elles prendront sur l’album légendaire. (Il est vrai aussi que ces versions sont augmentées de séquences de musique concrète et autres montages de studio.) Lors de ces concerts à Soho, chacune ne dure que dix minutes, soit moitié moins que sur Third. Cela n’empêche pas les musiciens de broder à loisir au sein de ces pièces, Slightly all the Time mettant en exergue le saxophone alto d’Elton DEAN et Out-Bloody Rageous l’orgue de Mike RATLEDGE et le même Elton DEAN, décidément très en verve, qui s’impose de plus en plus comme improvisateur soliste et musicien de premier plan, et non plus seulement comme un membre d’une section de vents.
En seconde moitié du premier set, Eamonn Andrews, un poil plus court que sur les concerts documentés par les CD Noisette et Breda Reactor, offre pour sa part un espace d’expression libre pour le piano électrique de Mike RATLEDGE en introduction, mais aussi pour l’hypnotique basse fuzz de Hugh HOPPER et les inventions rythmiques de Robert WYATT. Puis Mousetrap continue à secouer le bocal, traînant toujours à sa suite les thèmes plus planants Noisette et Backwards (qui finiront par être intégrés à Slightly all the Time sur Third) avant de céder la place à Hibou, Anemone & Bear, qui disparaît hélas au bout de quatre minutes et demie…
C’est de nouveau deux autres pièces de Third qui entament le second set. Du haut de ses 19 minutes, Facelift s’affiche comme la composition la plus longue, prétexte à une improvisation collective en introduction puis à plusieurs soli d’orgue et de saxophone alto dans ses différentes sections. Le set se poursuit avec un segment instrumental de Moon in June, à la fin duquel Robert WYATT tente une nébuleuse improvisation vocale avec effet d’écho enrobée de notes discrètes de basse, de piano électrique et de saxophone, avant d’aboutir à la suite Esther’s Nose Job, qui comprend toujours Pigling Bland et l’étrange solo de batterie de Robert WYATT, Cymbalism. On remarque que, dans ces deux sets au Ronnie Scott’s, WYATT est resté assez discret en termes d’improvisations vocales, préférant faire montre de créativité sur ses fûts et ses cymbales.
À l’instar de Breda Reactor, Somewhere in Soho est un enregistrement amateur dument nettoyé pour sa sortie en CD. Il n’est peut-être pas aussi parfait qu’un enregistrement de console, mais reste éminemment fréquentable par des oreilles averties qui n’ont pas peur de s’immerger dans une captation brute de décoffrage. Du fait de l‘exiguité du lieu, il se dégage une sensation de proximité avec la musique qui donne l’impression “d’y être” en direct, et l’inspiration constante des musiciens fait qu’on est vite captivés par le flot sonore ininterrompu de chacun des sets et qu’on en oublie les menues imperfections techniques.



 
       

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