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Rock Bottom
1974
Robert Wyatt
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ROCK'N'FOLK - N° 93 - octobre 1974
Rock Bottom - Robert Wyatt
Virgin 840.043 (dist. Barclay)
Paul Alessandrini
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Il faut que je vous le dise: décidément, ce
disque de Wyatt atteint une telle beauté, une telle perfection
dans l'assemblage des éléments sonores qui sont sa
culture musicale (jazz, électronique, ballade et rock-music),
que tout pouvoir critique est annihilé. Wyatt a jailli de
sa nuit avec le disque le plus secret, le plus passionné,
le plus ample, le plus chaleureux (disque de murmures et de vibrations,
mais aussi de cris, d'appels, disque plénitude, oeuvre totalisante)
que l'on a pu enregistrer cette année. Techniquement, c'est
aussi grandiose qu'un disque de Todd Rundgren, mais avec la sensibilité
en plus, c'est aussi fou et angoissé qu'un disque de Kevin
Ayers, mais avec un plus grand perfectionnisme sonore, tout aussi
jazzistiquement rock que les albums de la Soft Machine, mais la
folie en plus. Mais il y a aussi, puisque nous en sommes réduits
à un inventaire, la voix unique de Wyatt, totalement a-culturée,
donc sans effet superflu, naturelle. On rencontre dans ce "Rock
Bottom" les échos, les boucles sonores, la voix qui
chante, mais aussi le texte dit, insistant, les histoires et l'émotion
brute, la mélodie et les fracas, les envolées lyriques
et le recours constant au rythme. Cela ouvre avec le dépouillement
de la voix dans "Sea Song", chanson lente que vient envelopper
un superbe brouillard sonore, et Wyatt vocalisant enfin. C'est simple
et grandiose à la fois. Aucun artifice, juste la recherche
de l'émotion. "A Last Straw" a une coloration soft
machinienne, celle de l'époque de "Hope For Happiness";
même l'orgue dont joue Wyatt vient rappeler cette atmosphére
de ballade curieusement torturée qui fut la marque du Soft,
ce pouvoir de pénétrer un inconnu du son presque originel
(les notes du piano égrenées). "Little Red Riding
Hood Hit The Road" serait plutôt une tentative de symphonisation
avec collages multiples de sonorités (flambée des
sons), une apocalypse maîtrisée; intensité du
background que vient encore recouvrir cette voix engourdie et pleine
d'une chaleur presque enfantine. Tout sera décuplé
par le jeu des échos, les bandes miroirs réfléchissant
à perte de sens les sons pour enfin sombrer dans l'ombre.
"Alifib", c'est encore une chanson-dépouillement,
réveil d'une voix que porte une delicatesse sonore admirable,
avec notamment la basse d'Hugh Hopper. "Alifie", qui suit,
est aussi centré autour de l'évocation-hommage de
Alfie, la femme de Wyatt. Même insistance de ce climat de
rêve évoqué à voix haute, jeu avec les
ombres, les visions que souligne le saxophone de Gary Windo. Pour
le titre qui clôt le disque, "Little Red Robin Hood Hit
The Road", Robert Wyatt a voulu un grand déploiement
sonore, intervention à l'unisson de Mike Oldfield à
la guitare ou de Fred Frith (cf. Henry Cow) au violon; texte récité
par Ivor Cutler et la voix de Wyatt. C'est ce morceau qui donne
toute la mesure de l'accomplissement musical de la démarche
de Robert Wyatt. Il est aussi une des plus belles choses que l'on
ait réussi à faire sur ce territoire ô combien
périlleux où voudraient se rencontrer la folie, l'invention
et l'émotion. Cet inventaire ici fait n'est bien entendu
que la tentative d'un survol d'une oeuvre riche, aux multiples séductions
secrètes. Les dernières secondes seront, vous le découvrirez,
pour un pied de nez musical, juste pour nous rappeler que Wyatt
n'a pas perdu son humour. Que vous dire de plus ?
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